Deleuze
En 1972, Deleuze publie, avec Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, énorme ouvrage très marqué par les mouvements de l’après-Mai 68 et qui propose une critique radicale de la psychanalyse et de son idéologie familialiste. Là encore, plusieurs pages s’arrêtent sur Proust. Les auteurs voient dans À la recherche du temps perdu une « machine désirante » dans laquelle les « connexions sont toujours partielles, et non personnelles, les conjonctions nomades et polyvoques », au point que « l’homosexualité et l’hétérosexualité ne peuvent plus se distinguer ».
On pourrait évidemment se demander si cette volonté de dissoudre les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité n’est pas le fait d’hétérosexuels qui veulent se présenter comme subversifs et cherchent à montrer qu’il y a de l’homosexualité partout, même dans l’hétérosexualité, et qui finissent par l’exalter surtout quand ils peuvent la rencontrer (comme dans le texte de Proust cité plus haut) dans le cadre de la relation hétérosexuelle, déclarée dès lors plus radicalement homosexuelle que l’homosexualité elle-même, toujours suspecte d’être trop « globale ». Mais L'Anti-Œdipe exercera une influence considérable sur le mouvement homosexuel du début des années 1970 et notamment sur le jeune Guy Hocquenghem, qui s’en inspire directement pour écrire Le Désir homosexuel (1972), où il décrit « homosexualité » et « hétérosexualité » comme des découpages arbitraires et artificiels dans le grand flux indifférencié du désir. Notons que c’est sans doute contre cette conception utopique que Foucault voudra s’élever quand il rejettera en termes assez ironiques le « grand mythe » de la bisexualité fondamentale ou de la polysexualité générale, qui faisait le fonds de l’idéologie freudo-marxiste de la « libération sexuelle » dans les années 1970 et qui imprègne les textes de Deleuze, Guattari et Hocquenghem.
Deleuze préface le deuxième livre d’Hocquenghem, L’Après-Mai des faunes (1974), et il soutient les actions du FHAR, participant par exemple en 1973 (ou en tout cas prêtant son nom, aux côtés de Sartre et Foucault) au numéro de la revue Recherches intitulé « Trois milliards de pervers. Grande encyclopédie des homosexualités ».
Dans Mille Plateaux, en 1980, Deleuze et Guattari développent une théorie de la politique minoritaire. Majorité et minorité ne se définissent pas en termes quantitatifs, mais en termes de domination. (« La majorité suppose un état de domination, et non l’inverse. ») Cela veut dire que « majorité implique une constante, d’expression ou de contenu, comme un mètre étalon par rapport auquel elle s’évalue. Supposons que la constante ou l’étalon soit homme-blanc-mâle-adulte-habitant des villes-parlant une langue standard-européen-hétérosexuel. […] Il est évident que “l’homme” a la majorité, même s’il est moins nombreux que les moustiques, les enfants, les femmes, les Noirs, les paysans, les homosexuels, etc. » Mais être « minoritaire » n’est pas un état, c’est un devenir. La politique « minoritaire », celle qui fait advenir l’histoire, ne consiste donc pas à vouloir constituer une « minorité » comme un groupe, un état, un ensemble stable. Il s’agit de produire et reproduire du « devenir » minoritaire : « Il ne faut pas confondre “minoritaire” en tant que devenir ou processus, et “minorité” comme ensemble ou état. » Et le risque, pour les minoritaires, c’est précisément de se « reterritorialiser » ou de « se laisser reterritorialiser sur une minorité comme état ». C’est pourquoi Deleuze et Guattari peuvent écrire que « même les Noirs ont à devenir Noirs. Même les femmes ont à devenir femmes. Mêmes les juifs à devenir juifs »… Aussi le « devenir minoritaire » doit-il se comprendre comme une « ligne de fuite », qui ne tend pas à créer « un ensemble définissable par rapport à la majorité », mais à produire un mouvement qui peut affecter également ce dont le minoritaire s’écarte et dévie, et qui est lui-même entraîné et modifié par le devenir : « Une femme a à devenir femme, mais dans un devenir-femme de l’homme tout entier. Un juif devient juif, mais dans un devenir juif du non-juif. »
Deleuze est lié d’amitié, du début des années 1960 au milieu des années 1970, avec Michel Foucault. Ils partagent bien des combats politiques communs, dans leur période « gauchiste », avant que leurs évolutions divergentes ne viennent mettre entre eux une certaine distance (Foucault jugeant, par exemple, trop complaisant le rapport de Deleuze aux extrêmes gauches italienne et allemande sombrant dans le terrorisme). Après la mort de Foucault, Deleuze voudra rendre un hommage à sa mémoire et à sa pensée et lui consacrera un livre (Foucault, 1986) dont la parution sera l’occasion de plusieurs interviews qui sont réunies dans Pourparlers (1990). Il y décrit bien ce qui anime la pensée du dernier Foucault, celui du « souci de soi » : « La dernière voie ouverte par Foucault est extrêmement riche : les processus de subjectivation n’ont rien à voir avec la “vie privée” mais désignent l’opération par laquelle des individus ou des communautés se constituent comme sujets, en marge des savoirs constitués et des pouvoirs établis, quitte à donner lieu à de nouveaux savoirs et pouvoirs. »
Dans une formule souvent citée (et souvent mal comprise), Foucault déclarait, en 1970, qu’« un jour, le siècle serait deleuzien ». Il ne voulait évidemment pas dire que le xxe siècle serait deleuzien, mais, en utilisant le mot « siècle » au sens augustinien du terme, que la pensée de Deleuze ne resterait pas dans le ciel abstrait des idées philosophiques mais viendrait s’incarner dans le monde d’ici-bas, celui de nos vies et de nos luttes. L’importance actuelle de Deleuze dans la pensée gay et dans la théorie queer semble montrer que cette prophétie de Foucault s’est, au moins en partie, réalisée.
(*) D. Eribon, "Gilles Deleuze", in Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes
(Larousse, 2003).
El abecedario de Gilles Deleuze (P de "profesor", con subtítulos en español)
El abecedario de Gilles Deleuze (D de "deseo")